La Radio Libre Kayira

Ecole malienne : « Le forum sur l’éducation est une grande Kermesse » dixit Dr Oumar Mariko

lundi 29 septembre 2008 par Siaka Z. TRAORÉ

Depuis bientôt deux décennies l’école malienne est confrontée à une crise sans solutions. Du régime de Alpha Oumar Konaré à celui de Amadou Toumani Touré, la crise s’accentue de jour en jour. L’Etat, au lieu de chercher des solutions pérennes, se contente d’une gestion superficielle de la crise par l’organisation de foras pour identifier des problèmes déjà connus. De l’indépendance à nos jours, l’école malienne a été au centre de plusieurs foras et dans les semaines qui viennent, le gouvernement de Modibo Sidibé s’apprête à organiser un autre. Sans préjuger des résolutions qui sortiront de cette rencontre, le leader historique du mouvement estudiantin malien, devenu homme politique, l’honorable Oumar Mariko, non moins secrétaire général du parti SADI (Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’Indépendance) se prononce sur le forum que le gouvernement s’apprête à organiser dans quelques semaines. Lisez notre interview.

Radio Kayira : Dr Oumar Mariko qu’elle appréciation faites-vous de l’initiative d’organiser un forum sur l’éducation ?

Dr Oumar Mariko :

En toute honnêteté, je dois avouer que je n’ai pas accordé une importance au forum sur l’éducation. J’ai pas participé aux concertations, parce que j’estime que l’école malienne se trouve dans une crise trop sérieuse dont le traitement mérite une autre approche. A mon avis le forum sur l’éducation est une grande kermesse à laquelle je n’ai pas à perdre ni mon temps, ni mon énergie. Je ne sais pas pourquoi les autorités tiennent à organiser un forum dont les objectifs globaux et spécifiques ne sont pas clairs. En 1962, nous avons connu une reforme de l’école malienne. En 1978, il y a eu une tentative de remise en cause de cette reforme à travers le séminaire sur l’éducation nationale. En 1981, le Mali a assisté aux états généraux de l’éducation nationale. Ces états généraux visaient à remettre complètement en question la politique de l’éducation de masse et de qualité soutenue et prise en charge par l’Etat. Précisons que toutes les résolutions adoptées par l’Etat de 1978 à 1981, étaient en contradiction flagrante avec son comportement. Cela explique en partie la plupart des grèves des étudiants et des enseignants. Après les états généraux de l’éducation nationale, en 1986, le Mali a organisé le conseil de perfectionnement et en 1991 le débat national. Sous le président Alpha Oumar Konaré, on a assisté aux concertations nationales sur l’école et maintenant on veut nous amuser avec le forum sur l’éducation nationale, alors que les problèmes de l’école malienne sont clairs, précis et connus de tous. Premièrement, il s’agit de problèmes d’infrastructures scolaires. En deuxièmement lieu, de faire un choix pédagogique par rapport à notre culture et à nos langues nationales. Enfin, troisièmement, il s’agit de recruter un maximum d’enseignants de qualité pris en charge par l’Etat. Comme vous le constatez, tout cela fait allusion à un financement national de l’école.

Avant de revenir sur les propositions de sortie de crise de l’école malienne, ne pensez-vous pas que votre participation à ces concertations, en votre qualité d’ ancien leader estudiantin, était attendue ?

Je ne sais pas si ma participation était attendue. Je n’ai pas reçu d’invitation spéciale en tant qu’ancien responsable du mouvement des étudiants du Mali de la part des organisateurs du forum. En tout cas pour ce qui me concerne, la rencontre n’a pas de sens.

SADI, votre parti, n’a-t-il pas été invité pour participer aux concertations de Bamako ?

Le parti SADI a été invité. Le secrétaire chargé de l’éducation et de la culture du parti a participé à certaines activités de ces concertations. Donc, si vous avez des questions à lui poser, vous pouvez aller le voir. Je pense qu’en toute liberté, il pourra vous donner ses opinions sur tout ce qu’il a constaté.

Dr Mariko, vous dites que vous n’êtes pas intéressé par ce forum car c’est une vraie kermesse. Votre position n’est-elle pas contradictoire à celle de votre parti qui a désigné quelqu’un pour le représenter aux concertations de Bamako ?

Non, il n’y a pas de contradiction, dans la mesure où le parti ne se résume pas à un seul individu. C’est un regroupement de plusieurs citoyens maliens. Vu l’importance de la crise que vit l’école malienne depuis plusieurs années, je pense que l’Etat devait avoir une démarche plus sérieuse pour identifier les pistes de solutions durables. C’est regrettable, je constate que l’on a décidé de passer à côté de la bonne démarche. C’est pourquoi, je dis que le forum n’a pas d’importance et ne mérite pas que je mobilise de l’ énergie qui peut servir la cause de l’école malienne ailleurs et en d’autres circonstances. Prenez seulement l’exemple sur la qualité de ceux qu’ils ont bien voulu convoquer au forum. Ce sont des responsables d’ONGs et des administrateurs, des gens qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’école. Cette catégorie de participants était mieux représentée que ceux qui ont au quotidien la main dans la gestion de l’école malienne. C’est pour cette raison que j’estime que le forum sera une kermesse. Je parle aussi de kermesse parce que beaucoup de fonds ont été mobilisés et seront distribués comme perdiems aux participants. Des marchés sont passés de gauche à droite. Et pour quel résultat ? J’aimerai bien être démenti par rapport à tout ce que se pense. Donc pour revenir à votre question, il n’y a aucune contradiction. Le parti envoie son secrétaire chargé de l’éducation qui doit aller suivre les activités. En un mot le secrétaire général du parti n’est pas le parti.

Pensez vous que le Mali s’apprête à organiser un forum de plus ?

Est-ce que ce n’est même pas un forum de moins ? Parce que la question forum de plus, forum de moins, ça veut dire à peut près la même chose. De mon point de vue, c’est la montagne qui accouchera d’une souris.

A vous entendre on croirait qu’ à part la reforme de l’enseignement de 1962, aucune autre rencontre n’a pu réellement parler des vrais problèmes de l’école malienne ?

Non, il y a eu des résolutions qui ont été prises en 1978 grâce au séminaire sur l’éducation nationale. Ces conclusions, n’ont pas été appliquées. Il y a eu également en 1981, les états généraux de l’éducation. Après, il y a eu le livre vert de l’éducation qui a été produit. C’est ce qui a même renforcé les prises de position des bailleurs de fonds sur le plan international, à donner la priorité à l’école de base.

En 1986 le conseil de perfectionnement a donné des conclusions qui sont restées lettre morte. Mais, en réalité il y a un décalage , un antagonisme entre ce que veulent les enseignants, les élèves et étudiants, les parents d’élèves et l’Etat.

C’est justement cet antagonisme que les dirigeants essayent de camoufler en passant du baume sur les problèmes. Donc, on organise des grandes parlotes. Des conclusions et des résolutions sont tirées et elles sont complètement mises dans les placards. C’est cela la problématique.

J’ai pas la prétention de dire que c’est seulement le forum sur la reforme de l’école malienne de 1962 qui a donné de vrais résultats. Mais, quand on organisait ce forum, il y avait le pouvoir, mais également, il y avait le contre pouvoir. Même si ce n’était pas formalisé et systématisé comme on le connaît aujourd’hui. Il y avait des gens qui croyaient en quelque chose et débattaient pour avoir de vraies solutions. Mais aujourd’hui, je doute fort qu’ils soient à la recherche de solutions. Si non, au lieu de convoquer chaque fois des gens dans des foras et faire des dépenses somptueuses pour prendre des résolutions qui existent déjà, il faut avoir le courage d’appliquer les solutions qui ont été préconisées depuis belle lurette. Même si de bonnes décisions sortaient de ce forum, je doute fort qu’elles ne soient classées dans l’antagonisme entre les intérêts du peuple à travers ceux des parents d’élèves, des élèves, des étudiants, des enseignants et l’orientation idéologique et politique du régime de Amadou Toumani Touré qui contrairement à tout ce qu’il fait croire aux gens, applique tous les programmes en fonction du programme de développement économique et social (le PDES). Or dans le PDES, la priorité est donnée en réalité à l’enseignement continu du français et à considérer nos langues nationales comme des compléments d’effectif. Ensuite, il s’agit de laisser l’éducation entre les mains des populations elles -mêmes c’est-à-dire les collectivités territoriales. En un mot, les parents d’élèves doivent désormais prendre en charge l’instruction de leurs enfants parce que l’Etat s’est désengagé. La rencontre à l’Assemblée Nationale intitulée « la grande leçon », organisée par le ministre de l’éducation de base, des langues nationales et de l’alphabétisation, a été très claire.

Elle a indiqué que l’école publique devient de plus en plus un fardeau pour les finances publiques. En d’autres termes, elle a affirmé la volonté de l’Etat de se désengager et de répercuter cette charge sur les parents à travers les collectivités locales. Or à l’état actuel des choses, nos collectivités n’arrivent même pas à faire face à leurs charges de fonctionnement.

Vous comprenez dans ces conditions que les gens ne parlent pas le même langage. De façon permanente, je suis saisi des dossiers de certains vacataires et contractuels. Tous se plaignent. Personne n’est satisfait. Si les salaires ne sont pas en retard, ce sont les droits qui sont bafoués ou des reclassements ne sont pas faits dans les normes. L’Etat ne peut pas dire que ces problèmes ne lui parviennent pas, d’autant plus que nous sommes saisis en notre qualité de député appartenant à l’opposition.

A mon avis, c’est la résolution stratégique de ces questions qui peuvent nous permettre de croire que l’Etat est sérieux ou pas et s’il est en phase avec le peuple ou pas. En réalité à l’analyse de la question, on se rend compte que l’Etat est complètement en déphasage avec le peuple. C’est ce que les gens doivent comprendre. Et c’est ce qui m’amène à dire que ce forum n’en vaut pas la peine, pour la simple raison que le problème de l’école malienne est intimement lié à la conduite de la politique nationale actuelle.

Pour cela, vous préconisez de sortir l’école des programmes d’ajustement structurel ?

Mieux que ça, il faut aider le régime de Amadou Toumani Touré à partir du pouvoir. Il faut aider le peuple malien à comprendre le faux jeu des partis politiques qui sont au pouvoir avec ATT et qui soutiennent le programme de développement économique et social. A mon sens, la source du malheur du peuple malien se trouve concentrée dans le programme de développement, économique et social.

Les politiques de l’école, la santé, l’emploi, la vie tout court, se trouvent condenser dans ce fameux PDES qui transforme le pouvoir et l’administration maliens en simples gardiens des intérêts privées de certains nationaux qui ne sont que les marionnettes de grands pouvoirs financiers tapis à l’extérieur du pays. Aujourd’hui, l’Etat malien est véritablement apatride. Alors, de ce point de vue, ça dépasse la simple question de l’école. Ils organisent ce forum pour passer le baume sur le cœur des populations, les faire endormir pour mieux appliquer le programme qui est déjà consigné dans le PDES pour lequel ils sont élus malheureusement.

En conclusion que proposez-vous ?

Vous savez la crise scolaire que nous traversons aujourd’hui ce n’est qu’en réalité l’expression clinique de la situation politique actuelle du pays. Comme perspectives à mon avis, il s’agit simplement de travailler à rassembler les forces démocratiques et progressistes du Mali, et à mettre un terme au pouvoir actuel en place. Pendant les élections à venir nous devons être capable d’en finir avec ce régime. Les maliens doivent donner le ton pendant les municipales de 2009 et ensuite pendant les législatives et les présidentielles de 2012. C’est cela la condition sine qua nun. En nous inscrivant dans le cadre démocratique, cela nous permettra d’ouvrir des perspectives pour l’école malienne. Cependant, je soutiens qu’il n’y aura pas de perspectives heureuses pour l’école malienne, tant que l’enseignement public ne sera pas soutenu par l’Etat. Il faut aussi urgemment prendre des dispositions pour l’insertion de l’enseignement des langues nationales dans l’enseignement public. C’est pourquoi, je dis que les forces démocratiques, progressistes et même révolutionnaires doivent s’organiser pour créer les conditions d’un départ de ce régime par la voie des urnes en 2012.

Propos recueillis par

Siaka Z.Traoré


Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | Statistiques | visites : 560414

Site réalisé avec SPIP 1.9.1 + ALTERNATIVES

RSSfr